L'AVANTAGE de vivre seule et de refuser toute forme de concucohabitation, c'est que non seulement on peut garer ses seins les soirs de saint va-t-en 'tain, mais encore que quand le désir nie, cela reste entre soi et soi.

Comment font-elles, les soumises à temps plein ou les expertes des relations longues distances quand un 15 février, sans même une migraine ou des menstrues, elles n'ont pas envie. Pas envie qu'une main les effleure, pas envie d'engloutir un sexe égoïste (les sexes, quelque soit le leur, de sexe, sont toujours égoïstes), pas envie de frémir à la vue d'un battoir, de mouiller au premier sifflet du bullwhip. Même pas envie de faire semblant, de dire que oui, je suis ta chose, ta miss Piggy, oui j'aime ça, la cravache et les crachats, les coups fourrés et le cou étranglé, encore, plus vite (surtout plus vite, qu'on en finisse et rapido).

Rue Bricabrac, bdsm, désir, absence
photo Karnesika

Le non-désir, ça se raconte comment ? À l'autre, mais aussi à soi ? Ça s'écrit avec quels mots ? Ça se parle avec quels trémolos ?
Dire j'ai le non-désir de toi, et de toi aussi, et de toi encore. Pas juste de toi, donc. Mais de toi quand même.
J'ai le désir d'avoir du désir, pourtant, mais le désir n'est pas au rendez-vous.
R*** m'envoie une photo. Ses débuts, non pas en photo, mais dans cet érotisme qui est le mien (et celui de quelques autres). On en parle. Le dé pointe son museau, le sir à failli suivre. Un soupçon d'identification, d'envie de cet abandon, de ce presque sommeil. Il a su capter que le SM n'était pas qu'une gymnastique à visée orgasmique. Mais un moyen de transport érotique.

Je n'ai pas choisi le SM, il m'a choisie. On va dire comme ça. Sans le vouloir, j'étais tombée dans des pratiques qui promettaient (et tenaient) une sexualité pyrotechnique, des jeux longs et lents, un rollercoaster de préliminaires tellement plus intéressants que la conclusion, quand bien même, ce point d'orgue qui met sur le flanc, n'est pas sans mérites. D'ailleurs, ces coups et caresses me convenaient si bien que la pénétration m'a longtemps indifférée. Jusqu'au jour où je ne l'ai pas été, tout le temps de ma liaison avec H***. Depuis, j'ai besoin de me faire fourrer, bourrer, de m'imaginer comme ce flipper où je jouais jeune fille, avec les ouvriers de l'imprimerie d'à côté, et aussi les déménageurs d'en face, et dont les mouvements de bassin violents et sans équivoque resteront dans mon panthéon des fantasmes anciens.
L'un de ceux-là, qui m'ayant acceptée dans leur cercle (on dépensait en général une seule pièce pour jouer pendant les deux heures de la pause prandiale, c'est dire qu'on était bons et qu'on avait aussi du bol à la loterie) avaient oublié que j'étais de l'autre sexe, ou un autre, mais doté du bon déhanché de pelvis et d'une paire de pognes mahousses, me ramènerait-il mon désir égaré ? Désir de toi, ou d'un autre, ou d'un plus lointain.

Le SM est-il soluble dans le quotidien et la routine ? Une petite fessée et au lit ! Bondage et branlette, 20 minutes sévices compris. Vite, un orgasme, on ne va pas y passer le réveillon.
Le train-train comme si on avait un train à prendre, merdalors.
Si, justement, on va y passer du temps. Et même du temps, avant le temps. Un petit mot des jours avant. Des promesses la veille. Des injonctions, des murmures. Des longues phrases, des ordres brefs. Comme on ferait un château de sable, on construit le désir du rapport. Pour innerver la peau, pour embraser la tête, pour mouiller les yeux.
Le désir, SM ou pas, est un partenaire exigeant. Il réclame mille attentions, un zeste de mise en scène, quelque chose d'un peu dramatique, des accessoires, de l'imagination, de la conviction. Et alors, comme Boeing Boeing ou La cantatrice chauve, on peut jouer la pièce quelques dizaines d'années. Avec la même chaleur.

Rue Bricabrac, bdsm, désir, absence
photo Gregory7

Voilà, le non-désir, ça ne se dit pas. C'est comme le non-être. Il faut évoquer l'absent.
J'avais pourtant envie d'écrire sur le non-désir, celui qui ne s'écrit jamais parce que c'est un repoussoir.

Peut-être que pour effleurer mon non-désir, il suffit de ne pas lire ce texte.

(Trop tard)

tags technorati :