Rue Bricabrac, bdsm, chiffres, comptes
photo Magic Fly Paula

Comme beaucoup d'autres en cette rentrée, je lis (après de longues hésitations, parce que parmi tout ce qui s'offrait en littérature, je n'avais pas une folle envie de me cogner presque 900 pages, dans une langue surannée, à propos des menus détails de la vie et de la carrière d'un Obersturmführer) Les bienveillantes de Jonathan Littell. Très vite, à la page 21, le narrateur entreprend, de calculer, à partir de la durée de la guerre, à la minute près, le nombre de morts par minute selon les catégories suivantes : allemands, juifs, soviétiques. Ces divisions et additions, placées sous le signe de la maniaquerie administrative et de l'horreur froide, m'ont rappelé d'autres opérations mathématiques.

Il y a longtemps, j'ai lu Sade. Un jour, on m'a offert Les 120 journées de Sodome (je crois que j'avais 17 ou 18 ans, je terminais le premier cycle universitaire, juste pour dire que Blanchot, Klossowski, Deleuze et Bataille n'avaient alors aucun secret pour moi, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui). Je me suis retrouvée face à face avec un sale petit comptable qui détournait l'ennui routinier de la prison ou de l'hôpital par des assemblages compulsifs de chiffres. Je l'ai pris en grippe, et n'ai plus voulu me souvenir de lui que pour Justine et l'orgasme magnifique que m'a procuré la lecture des premières pages et La philosophie dans le boudoir, et notamment le discours du chevalier, Français encore un effort...

Mais les chiffres ? Dans les pratiques bdsm, ils sont cardinaux. On compte les coups, on en parle, de ces comptes. Sommes nous les héritiers de ces paperassiers sinistres ? J'en parle, Mélie en parle, j'en parle encore, et elle aussi, des hommes et femmes que je ne connais pas légendent des galeries photos ou des récits avec "le jour des 200 coups de fouet et des 400 coups de badine". J'ai offert un sablier à Dominamant qui n'en a pas besoin, son téléphone dispose d'un mode compte à rebours. On lance les dés à 18 faces, on multiplie, il frappe, j'énumère. A haute voix ou dans ma tête. Et ce compte ajoute du piquant, et fixe des limites. Certaines comptent à rebours, jusqu'au feu, 5, 4, 3, 2, 1... Iiiiiiiiignition ! Un jour, P. l'ancien m'a demandé depuis combien de temps je pensais qu'il me fouettait. Tout mon corps chauffé, rutilé, cinglé me soufflait "2 heures". Sa montre indiquait 20 mn. Et j'aimerais faire tourner la roue de l'infortune.

Chez les couples vanilles, personne ne réclame une pipe de 7 minutes, ou trois cents caresses dans le creux poplité (devraient-ils ?). Tout juste si le 69 est d'actualité. Et puis Catherine Millet qui compte ses amants.

Mais nous, on compte, on y prend du plaisir, du piment, on valide une punition, la douleur devient un boulier, la badine l'aiguille des heures, la voix la trotteuse du plaisir, les chiffres un code alchimique.

Soudain, compter me met mal à l'aise.