Rue Bricabrac, bdsm, été, chaleur
photo Schrammphotography

Revenir en arrière, à hier, non, avant-hier, jadis encore plus que naguère. Pas pour la jeunesse et sa beauté du diable, pas pour refaire l'histoire, non, pour retrouver la timidité d'antan.
J'ai toujours vu clair en moi, mes penchants, mes pulsions. Je ne les ai jamais niées, je n'en ai jamais tiré aucune fierté, j'en ai juste fait mes alliées.
Mais il fut un temps où je n'osais dire mes désirs, nommer mes plaisirs, même en complice compagnie, où mes fantasmes étaient peuplés d'obligation de me découvrir, d'avouer, de cracher le morceau dans un cri s'il le fallait. Je m'enivrais de mots aussi simples que fessée ou cravache, je défaillais quand je voyais un homme retrousser ses manches (d'où mon goût pour les boutons de manchettes et leur cliquetis ténu), je faisais une symphonie de la musique d'une ceinture brûlant ses passants.
Pourtant, jamais je n'aurais su demander "frappe-moi". Dans les labyrinthes compliqués de mes scénars entre scène et sm, se cachaient derrière chaque haie un magnétophone qui avait enregistré mes pensées, le fouet de celui qui me ferait enfin hurler "oui, encore". Je savais dire "je t'aime" mais pas "j'aime ça".
Moi qui parlais tant, si facilement, je ne savais pas déclarer mes desiderata. Ma pensée était preste, leste et vagabonde, ma parole était pieds et poings liés et éros bâillonné. Et je pouvais imaginer mille jeux conduisant, de la manière ferme et forte, à l'aveu cuisant. Etre obligée de dire. Extorquer chaque syllabe, impitoyablement. Ne pas se satisfaire d'un babil.

Aujourd'hui, je sais, nue et marquée, regarder un homme droit dans les yeux, lui tendre la cravache, aller acheter des fouets, quémander la sentence, manifester mon approbation.
Je pourrais faire semblant, jouer à la pudique précieuse, rougir avant qu'on ne me touche, baisser les yeux et la voix, murmurer des borborygmes avec une peine feinte. Ca n'amuserait personne. Surtout pas moi. Si j'aime les masques, la mascarade m'insupporte.

Alors, je fantasme ce jour sur le temps d'avant, celui où il était plus facile d'être fouettée que de prononcer ce mot précis, celui où mes envies étaient bridées par le vocabulaire, celui des mille et une manières espérées de trouver mon maître des mots. J'aimais ce trouble merveilleux, ce délicieux vertige, ce combat entre la honte et l'envie, cette soumission au verbe, ce plaisir de la honte bue, cette légèreté d'après la confidence. Peccavi, confesseur, drôle de lexique.

Cela n'a rien à voir avec des tabous, ni des barrières à placer de plus en plus haut. C'est une forme d'innocence. L'innocence, ça ne sert qu'une fois. Alors, bien sûr, on trouve d'autres premières fois.
Mais j'ai tant aimé celle-là que je l'aurais voulue perpétuelle.

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